Le passage problématique de la littérature manuscrite à la littérature écrite

Dans la tradition khmère, chaque lettre gravée est par elle-même intégrée, au delà du sens des mots qu'elle contribue à former, dans le système de représentation d'une ontogenèse mystique : dans ce mode de représentation, le corps du lecteur s'identifie au « corps du dhamma » par l'assimilation physique des textes, par l'écriture, la prononciation, la récitation ou la visualisation d'un texte. L’objet manuscrit est investi lui même d'une valeur sacrée, indépendante du texte retranscrit. La gravure du texte est considérée comme un acte méritoire (pu◊y), dont l'achèvement est sanctionné par une « cérémonie d'accomplissement » (chlaß) au cours de laquelle sont fixés les « fruits et les avantages » (phal ænisaßs) obtenus par le copiste et par le donateur s’il n’est pas le copiste lui-même.

Le caractère sacré des manuscrits est parfois rendu manifeste par le système de pagination utilisé : les syllabes d'une formule sacré, comme la formule NA MO BHU DDHÆ YA par exemple, isolées comme autant de mantras, sont gravées sur l'envers de chaque feuillet en guise de de marque de pagination, en lieu et place d'un chiffre ou d’une lettre de l’alphabet.

Jusque dans les années 1920, la hiérarchie traditionnaliste du saµgha a résisté autant qu’elle l’a pu à la publication imprimée des textes cambodgiens, notamment des textes religieux. En effet, le passage de l'écriture traditionnelle à l'imprimerie ne représentait pas seulement, dans le Cambodge traditionnel, un changement de technologie dans la manière de reproduire des textes : il s'agissait proprement d'un bouleversement complet des relations rituelles existant entre le lecteur et son texte.

Cette notions mystique attachées aux lettres et aux ôles manuscrites a été tournée en dérision par les tenants de la réforme inspirée par le dhammayutikanikay importé du Siam par le roi Ang Duong, qui valorise la compréhension que l'on doit avoir des textes. La nouvelle hiérarchie réformatrice du saµgha, principalement sous l'impulsion du Vénérable Chhuon Nat et celle du Vénérable Huot That, comprit, au contraire des anciens, le parti normatif qu'elle pouvait attendre de l'imprimerie ; elle changea fondamentalement la position officielle à l'égard de l'édition des textes imprimés, qu'elle favorisa désormais activement. L'entreprise, qui demeure sans exemple à ce jour dans aucun autre pays du monde, d'une édition bilingue complète des trois parties du Tripi†aka accompagnée des plus grands textes para-canoniques, commencée en 1930 et achevée seulement en 1969, contribua puissament à la désaffection des moines pour la lecture des satra. En effet, la fixation de l’ortthographe khmère, qui s'est imposée comme une nécessité typographique, a entaché de désuétude les graphies traditionnelles et rendu les satra inaccessibles ou fastidieux aux lecteurs modernes.

Parallèlement, le développement de l’enseignement scolaire, fondé sur l’utilisation de manuels imprimés pour le plus grand nombre, a déshabitué de plus en plus définitivement les jeunes cambodgiens de l’écriture traditionnelle.

Il demeure que, s'il était de tradition au Cambodge de brûler des manuscrits sur le bûcher funéraire des religieux éminents, comme on l’a dit, il faut douter qu'on y brûle jamais des livres imprimés et moins encore des CD-Rom.