Un travail méticuleux d’identification

Le travail d’inventaire des textes manuscrits retrouvés dans les pagodes du Cambodge repose avant toute chose sur leur identification. Or les difficultés pratiques qui surgissent lorsque l’on veut procéder à cette identification, si elles ne sont pas spécifiques aux manuscrits du Cambodge, semblent ici accentuées jusqu’à la caricature :

- i) Aucun texte n'est signé, et la notion d'auteur totalement occultée. Il arrive, très exceptionnellement, qu'un texte soit attribué à un prince, comme certains codes moraux (cpæp') du XVIIe siècle ou des poèmes du XIXe attribués au roi Ang Duong. Il en va de ces attributions comme de celles de grandes œuvres de la littérature thaï, attribuées à tel ou tel roi du Siam qu'il est prudent de considérer, jusqu'à détenir un indice positif, plutôt comme un maître d'ouvrage, éventuellement comme un maître d'œuvre, que comme un auteur personnel.

Exception¬nellement, certains petits ouvrages techniques dans une discipline ou dans une autre sont attribués par leurs détenteurs à un « maître » (grº) dont le nom figure sur l’ôle de garde. La comparaison de plusieurs manuscrits du même type, attribués à plusieurs maîtres distincts, fait cependant apparaître que leur contenu est analogue, voire identique, à quelques détails près : seul change l'agencement et la présentation des différentes parties de l’ouvrage. Il faut conclure que le personnage nommé, s'il n'est pas simplement le copiste, est le maître sous l'autorité duquel ce dernier a pu lui-même étudier la discipline à laquelle se rapporte le manuscrit en question. Ce personnage, sur lequel d'ailleurs on ne sait généralement rien n’est, en tout état de cause, pas à proprement parler l’auteur du texte.

S’il arrive parfois que l'on trouve un nom propre sur l'ôle de garde ou dans le colophon d’un ouvrage, c'est généralement celui du copiste, quelques fois celui du donateur. Cette importance relative donnée par les Khmers à la confection des ouvrages est évidemment liée à la notion de «mérites» (kusala) ou « d’avantages » (ænisaßs) acquis par la personne qui reproduit un ouvrage édifiant, voire à celle qui pourvoit aux besoins du copiste. Cette indication n’est d’aucune véritable utilité pour l'histoire des textes eux-mêmes.

- ii) De même qu'ils ne sont pas attribuables à un auteur, les manuscrits du Cambodge ne sont pas datés. Lorsqu’il se trouve qu'une date figure sur l'ôle de garde ou dans le colophon, c’est toujours celle de la gravure de l'exemplaire que l'on tient en main, et dans l’immense majorité des cas elle est moderne, remontant à la fin du XIXe siècle et plus fréquemment encore de première moitié du XXe. En fin de compte, la datation de l'objet ne dit rien sur celle de la composition du texte car les manuscrits dont on dispose sont pratiquement toujours les fruits de longues lignées de recopies successives, la notion « d'original » n'ayant pas cours.

Doit-on ajouter que si les dates portées sur les manuscrits sont parfois d'une précision étonnante, indiquant le mois, la phase de la lune, le jour de la semaine et même parfois une heure de ce jour, elles négligent très souvent de signaler le millésime de l'année.

- iii) L'origine du texte n'est rigoureusement jamais mentionnée sur les manuscrits, et lorsqu'il s'agit d'une traduction, la langue d’origine n'est pas signalée, sauf parfois s’il s’agit du pæli, non plus que le nom du traducteur et moins encore les circonstances qui ont présidé à cette traduction. À peine arrive-t-il parfois que soit indiqué, mais seulement sur des manuscrits très tardifs, généralement postérieure au milieu du XXe siècle, le nom du monastère où se trouvait l’ouvrage ayant servi de modèle à la présente copie.

- iv) Les questions relatives au titre des ouvrage, enfin, sont problématiques à beaucoup d'égards. Une partie considérable des ouvrages de la littérature religieuse du Cambodge ne possèdent pas de titre en propre. C'est le cas, par exemple, d’un grand nombre de manuels de méditation qui, quelle que soit la diversité de leur contenu, sont intitulés de manière indifférenciée mºl braÌ kamma††hæn (« base de méditation »), ou bien encore d'une variété considérable d'ouvrage distincts relatifs à la règle monastique, dont l'ôle de garde porte de façon indifférente le titre vina⁄y (« discipline »).

D'autres ouvrages, en revanche, parfaitement identifiables, ont plusieurs titres selon les manuscrits. C'est le cas, par exemple, de la leçon khmère de l’ouvrage cinghalais d’Anurutta abhidham¬mattha¬-saßgaha, intitulé tout aussi bien abhidhamm 9 paricched ou encore abhidhamm saßgroÌ, ou de celle du milindappañhæ, intitulée aussi bien nægasen ou kruß milind.

À ces difficultés générales pour l’identification des textes se sont ajoutées – au moins pendant les premières années de la mission de l'EFEO-FEMC au Cambodge –, les difficultés particulières qui résultent de la ruine des bibliothèques et de la rareté des manuscrits. En effet, près de 65% des textes qui ont été localisés et restaurés par cette équipe entre 1991 et 1996 dans les 393 monastères de Phnom Penh et de la province de Kandal n’ont été retrouvés qu’en un seul exemplaire, généralement incomplet. Pendant ces années, qui ont paru bien longues à cet égard, la progression de nos travaux semblait n’avoir lieu qu’au milieu des incertitudes. L’identification des textes, le plus souvent des fragments de textes retrouvés, ne pouvait être que négative : il était seulement possible d'indiquer que le texte de tel manuscrit était différent de tous les autres. C'est seulement l'enrichissement de notre corpus de référence, grâce à l'extension de ce travail au delà des limites de la province de Kandal, notamment dans celles de Kompong Cham et de Siem Reap, qui a permis de faire des rapprochements entre des textes ou des fragments de textes analogues et de les identifier de façon positive, les uns grâce autres.