Le classement des mannuscrits

La principale difficulté à laquelle s'est heurté initialement la tentative de reconstitution de ce qu’avait pu être la littérature traditionnelle des monastères tenait au fait que le souvenir de son ancienne physionomie n’était précis dans aucune mémoire vivante. Les préoccupations ritualistes et doctrinales des lettrés khmers, qui ont des textes en langue locale une connaissance vivante, ne croisent jamais les questionnements méthodiques, historiques et critiques de la philologie. L'absence de préoccupations critiques ne correspond évidemment pas à de l'ignorance, mais le savoir des moines khmers, celui des «maîtres d’initiation» (grº) ou des «maîtres de rituels» (æcæry), est essentiellement pratique. Il ne prend pas en considération l’histoire littéraire des textes, ni l’identification critique des écoles auxquelles se rattache leur enseignement, non plus que les modes de transmissions des savoirs doctrinaux qu’ils contiennent.

Il faut ajouter que, depuis le début du XXe siècle et jusqu’à la fin des années 1960, les préoccupations élitistes et normatives d’une partie influente de la hiérarchie du clergé bouddhiste khmer, soucieuse de pro¬mouvoir un retour à ce qu’elle concevait comme étant l’authenticité canonique qu’elle prétendait retrouver dans les critères stricts de l'orthodoxie cinghalaise, avaient abouti à faire privilégier l'étude littérale des textes pæli, à l’exclusion de toute considération pour le corpus vernaculaire. Des pans entiers de la littérature religieuse locale, témoignages à divers titres d’une créativité littéraire originale au Cambodge au cours des derniers siècles – comme ce fut aussi le cas ailleurs en Asie du Sud-Est – ont été ainsi occultés avant d’être voués à l’oubli, lorsqu'ils ne faisaient pas même, à l’occasion, l’objet de censures destructrices. Si l'on excepte les importantes notices littéraires de Nhok Thèm (ñuk thèm), publiées dans la revue Kambujæ Suriyæ entre 1965 et 1968, les savants cambodgiens de l'Institut Bouddhique, qui ont joué un grand rôle pour la diffusion au Cambodge de la littérature bouddhique réputée canonique n'ont guère favorisé l’application des méthodes de la philologie critique à l’étude des textes en langue khmère, bien au contraire.

Les savants occidentaux de leur côté, notamment ceux de l’École française d’Extrême-Orient, n’ont pas davantage entrepris de décrire systéma¬ti¬¬quement cette littérature. Les inestimables Recherches sur la littérature laotienne, publiées par Louis Finot 1917, par exemple, n'ont aucun équivalent pour la littérature khmère (Finot 1917).

Dans une chronique du BEFEO de 1912, George Cœdès annonçait bien la prochaine publication d'un inventaire général, accompagné d'une courte notice sur chaque ouvrage, basé sur une « liste complète et définitive de tous les ouvrages écrits en langue cambodgienne » constituée à partir de « douze cents inventaires soigneu¬sement faits » par les chefs des pagodes (Cœdès 1912, 176), mais ce projet n'a jamais vu le jour.

Suzanne Karpelès, dont le rôle, près de deux décennies plus tard, a été déterminant dans la fondation des grandes institutions khmères chargées constituer l’inventaire et de conserver la littérature du Cambodge – la Bibliothèque royale puis ultérieurement à celle de l’Institut Bouddhique – semble avoir eu principalement des ambitions pédagogiques, visant à favoriser l'élévation du niveau général de l’instruction des moines du Cambodge par la promotion des études indiennes, notamment par celle de l’apprentissage du pæli.

François Bizot est ainsi le premier chercheur qui se soit réellement consacré à une étude systématique de la littérature religieuse vernaculaire du Cambodge. Il a notamment, depuis plus de trente ans, approfondi la connaissance d’une famille originale de textes liés aux pratiques ritualisées de méditation propre à l’espace theravædin indochinois. Ses travaux fournissent des outils de reconnaissance précieux pour l’identification des textes ressortissant à cette tradition, dont l'importance est déterminante pour comprendre et décrire l'histoire du bouddhisme indochinois.