À propos de l’ancienneté des manuscrits du Cambodge

Tandis que les plus anciens manuscrits indiens datés sur feuille de latanier conservés peuvent dater du XIIe siècle, les manuscrits khmers ne sont jamais anciens. Exceptionnellement on en trouve de la toute fin du XVIIIe siècle, mais dans la majeure partie des cas, bien qu'ils soient très rarement datés, on peut estimer, d'après l'état de conservation des ôles, d'après les témoignages et par comparaison avec ceux qui sont datés, qu'ils ont été gravés à la fin du XIXe siècle ou dans le courant du XXe siècle.

Il n’est pas exagéré de dire que la plus grande masse de ce qui reste des manuscrits date d'après, et parfois de bien après, non seulement l'instauration du Protectorat, mais surtout de bien après encore le début de la réforme qui, à l'inspiration du dhammayutikanikay, prônait, et prône toujours, dans la mesure où cette réforme est toujours activement à l'œuvre, un effort rationnel de compréhension des textes et une érudition normative drastique. L'intérêt des autorités du Protectorat de limiter l'influence du Siam sur le Cambodge, et la volonté réellement altruiste de favoriser le développement des élites intellectuelles de ce pays, se conjuguèrent, au début de ce siècle, avec la volonté des moines cambodgiens de rehausser le niveau général de leur instruction. Cette conjonction eut pour effet l'introduction dans les bibliothèques des monastères cambodgiens d'un nombre important de recensions pæli de textes canoniques ou post-canoniques qui n'existaient pas antérieurement au Cambodge et qu'il était jusqu'alors nécessaire d'aller consulter au Siam quand le besoin s'en faisait sentir.

La mise à la disposition par l'administration française de George Cœdès à la Bibliothèque royale Vajirañæna de Bangkok en 1916-1918, eut pour le Cambodge une incidence singulière dans ce domaine. Disposant non seulement d'une bibliothèque exceptionnellement riche, mais encore du fonds constitué par les fondateurs du dhammayutikanikay eux-mêmes, le roi Mongkut et le Suprême Patriarche Vajirañæ◊avarorasa, George Cœdès fit, en effet, effectuer de nombreuses copies de textes rares au Cambodge, ou de textes qui n'étaient connus jusqu'alors des moines khmers que par des recensions jugées impropres.

Aux deux strates de manuscrits, que constituent le fonds anciennnement transmis au Cambodge et les recensions nouvelles venues du Siam, s’en est ajoutée, à Phnom Penh, une troisième, plus tardive, constituée par la seconde génération des manuscrits pæli recopiés dans et pour les bibliothèques. Ces manuscrits, gravés dans le souci gestionnaire de disposer de textes pour les chercheurs et non dans la perspective religieuse d'acquérir des mérites, gravés donc par des personnels adminstratifs employés à cet effet, sont en général d'une assez pauvre facture. S'agissant de textes pæli, par exemple, l'abondance des erreurs atteste que les copistes ont été choisis davantage pour l'élégance de leur écriture que pour leur maîtrise de la langue.