La tradition des manuscrits au Cambodge

La présence au Cambodge de manuscrits gravés sur des feuilles de palmier latanier (corypha lecomtei) est sans doute aussi ancienne que l’influence de la civilisation indienne dans la région. Sans doute est-elle contemporaine de l’introduction du bouddhisme et des autres religions venues de l’Inde dans l’espace khmer. Cette forme de livres, qui existe en effet dans toute l’Inde du Sud, en Birmanie, au Siam comme au Laos, est attestée de façon certaine au Cambodge depuis au moins le XIIe siècle par un remarquable bas-relief d’Angkor Vat représentant une apsara tenant un livre. En outre, le visiteur chinois Zhou Daguan, qui visita la capitale khmère 1292, indique dans sa relation de voyage, que les moines récitent quotidiennement des prières qu’ils lisent sur des livres formés « de feuilles de palmier entassées très régulièrement. Sur ces feuilles, les bonzes écrivent des caractères noirs, mais comme ils n’emploient ni pinceaux ni encre, je ne sais pas avec quoi ils écrivent » (Pelliot, 1915 :15) ; on reconnaît ici sans peine les ôles faites de feuilles de palmier sur lesquelles les textes sacrés sont effectivement gravés à la pointe sèche d’un stylet et non point tracés au pinceau.

La tradition des manuscrits au Cambodge La fabrication des livres d’ôles, dont la tradition est sans doute plus que millénaire au Cambodge, commence par la récolte de la dernière feuille d’un palmier lataniers, au moment où elle « apparaît comme une queue de cerf » (pèk kanduy prös), c’est-à-dire lorsqu’elle est pleinement développée mais non encore épanouie au sommet de son stipe. Le cueilleur coupe la feuille avec une scie, puis il sectionne les extrémités qui ne sont pas utilisables, ne conservant que le tiers central de la feuille qui est ensuite séchée au soleil pendant une semaine. Il empile ensuite soigneusement une cinquantaine ou une centaine de feuilles dans une petite « presse » (ghnæp) formée de deux montants de bois coulissant sur deux axes. Il rabote les côtés des feuilles ainsi maintenues compressées, éliminant les nervures pour ne conserver que les parties plates. Il est temps alors de rassembler plusieurs petites presses dans une « grande presse » (cpos) qu’il resserre fermement. Après quelques semaines de séchage, les feuilles de latanier, qui étaient d’un vert tendre au moment de la récolte, sont devenues jaunes comme de l’ivoire. Selon le degré de finition que l’on veut donner au manuscrit, elles sont ensuites poncées avec des fibres végétales et frottées d’huile de palme.

Souvent, mais pas toujours, avant d’entreprendre la gravure de son texte, le copiste utilise un « appareil de réglage » (pra†ap' †Úk pandæt') qui consiste en un cadre de bois allongé dans la longueur duquel sont tendus cinq fils de coton enduits d’encre de chine ou de noir de suie. En appliquant cet appareil sur ses feuillets, il trace des ligne régulières sous lesquelles il gravera ses lettres.

Pour écrire, le copiste utilise un stylet de bois durci au feu dans lequel est enfilé une pointe métallique, le « fer qui grave » (†èk cær). Il fait ensuite glisser doucement un feullet sous les sangles d’un petit « support » (snæp'), sorte de tablette de bois léger de la même largeneur que les ôles qu’il veut graver, qu’il tient solidement dans la main gauche.

Pendant tout le temps que dure la copie d’un texte, le copiste ne voit ce qu’il écrit qu’en jouant de la lumière qui effeure la surface de ses feuillets. Ce n’est, en effet, que lorsqu’un texte est entièrement gravé que le manuscrit est « encré », à l’aide d’un tampon imbibé d’encre de chine ou d’huile mélangée de noir de fumée. Ce tampon est passé successivement sur chacune des surface de chaque feuillet du manuscrit que l’on essuie ensuite avec un chiffon sec qui fait disparaître le noir sauf dans les incisions du graveur.

Parfois, les manuscrits achevés sont à nouveau placés dans une petite presse pour que leur tranche soit enduite de « laque de rouge » (hißgul) et parfois dorée à la feuille.