L’état des collections de manuscrits dans les monastères du Cambodge

L'appréciation des terribles ravages qui ont touché le patrimoine littéraire du Cambodge doit être pondérée de différentes manières : l'hypothèse est faite, en effet, que les destructions touchant les manuscrits dans les monastères, pour massives qu'elles aient pu être, ont été aveugles, c'est-à-dire qu'aucun texte particulier n'a été détruit pour ce qu'il était. On comprend donc que les textes les plus courants ont été les plus détruits mais qu'ils sont également ceux dont il reste le plus de traces, tandis que certains textes rares sont totalement perdus, bien qu'aucun acharnement particulier ne les ait visés.

Sur une très grande échelle, l'observation des vestiges d'un nombre important de sites devrait pourtant permettre de reconstituer une image théorique assez vraisemblable de ce qu'avait été la littérature au Cambodge, et notamment la littérature religieuse, avant la catastrophe. Pour autant, le mode de production des manuscrits fait de chacun d'eux un objet unique dont les qualités sont fonction de la maîtrise du copiste. Les copies détruites sont ainsi autant de variantes et de richesses paléographiques définitivement perdues, même si l'on possède encore aujourd'hui dans tel monastère un ou plusieurs exemplaires d’un ouvrage détruits dans d’autres monastères.

Force est d'observer toutefois que parmi les trois types principaux de documents que sont les liasses d'ôles de grande longueur, les satra (sæstræ), ou de taille réduite, les vien (væn), ou encore les kraing (kræµß), c’est-à-dire les livres écrits à l'encre sur du papier traditionnel plié en paravent, ces derniers semblent avoir beaucoup moins bien résisté physiquement aux vicissitudes des temps.

En outre, un bon nombre de ces kraing pouvaient, en outre, être la propriété privée d'un achar de monastère ou d'un kru, ce qui, dans une période où ce statut n'avait pas la faveur des gouvernants, constituait un péril de plus pour la conservation de ces documents. Or cette observation n'est pas indifférente car il existe généralement, dans la présentation des livres khmers, une relation étroite entre la forme et le fond, entre le texte qui est transcrit et sa présentation matérielle : tel texte se trouve plutôt sous la forme de douze liasse minces, tandis que tel autre, pourtant de même longueur, sera généralement gravé sur une seule liasse épaisse ; tel texte sera plus volontiers inscrit sur le papier plié d’un kraing, tandis que tel autre sera presque toujours gravé sur un vien.

Cette relation est parfois déterminée par l'usage qui est fait du texte : les kraing, sont d'une confection facile puisqu'ils sont écrits et non gravés ; ils offrent des surfaces suffisantes pour tracer des dessins, figurations ou mantra, parfois étendus sur plusieurs plis du paravent, ce que l’étroitesse des ôles de palmier ne permet pas. Par ailleurs, du fait de leur taille et de leur configuration, et parce qu'il est possible d'y écrire des textes en gros caractères, ils servent traditionnellement à transcrire des textes qui doivent être lus simultanément par plusieurs personnes à la fois au cours d'une cérémonie, sans qu'il soit besoin de les tenir à la main. La littérature transmise traditionnellement sur des kraing, et qui a subi des pertes aggravées, concerne aini principalement deux catégories de textes : ceux qui étaient lus collectivement et régulièrement comme la « Discipline des moines » (bhikkhu pætimokkh), ou encore à l'occasion de cérémonies de « Consécration des images du Bouddha » (buddhæbhisek). Ces textes se retrouvent heureusement ailleurs, gravés sur des satra. En revanche, le contenu d'un grand nombre de kraing, semble avoir été composé de recueils de textes disparates réunis selon des préoccupations et selon un ordre d'associations personnels à un maître, selon des modes de représentation et parfois selon un procédé mnémotechnique particuliers, formant donc autant de livres uniques qui ont définitivement disparu. Il s'agit essentiellement des « Livres de reconnaissance des critères » (ækæravatæ), des « Traité de prédiction » (kpuon †assan dæy), des textes de « Méditation » (kamma††hæn), et des compendium de « Doctrines traditionnelles » (kræµß dha®m puræ◊), etc.

On observe d’ailleurs que, pour pallier aux effets terribles de la destruction des textes bouddhiques dans presque tous les monastères du Cambodge, certaines personnes, religieux ou laïcs, ont entrepris de recopier tel ou tel ouvrage dont la récitation peut être nécessaire à l'accomplissement d'un rituel, ou bien auquel ils sont particulièrement attachés. Or, s’il arrive que l'urgence ou le dénuement les conduise à recopier ces textes sur de simples cahiers d'écolier à l’européenne, d'une manière plus générale le nouveau copiste s'efforce de reproduire la forme matérielle d'un satra ou d'un vien traditionnel à l'aide de lanières de papier cartonné découpées et réunies en liasses, ou encore, avec du papier moderne plié en paravent, celle d'un kræµß, pour reproduire, aussi scrupuleusement que possible, le support de l'ouvrage sur lequel était traditionnellement inscrit le texte qu'il désire recopier. Non seulement la forme et la tomaison sont imités de l'original, mais les passage gravés sur le modèle en écriture ronde (mºl) seront retranscrits au stylo à bille en écriture ronde sur la copie tandis que ceux qui étaient gravés en écriture penchée (jr‚eß) seront réécrits en écriture penchée.

On assiste même, depuis quelques années, à la reprise de la production, qui avait commencé dès avant la guerre, de textes imprimés sur des feuilles de latanier.